vendredi, 18 novembre 2005
Où est le cadavre?
Où est le cadavre? Les charognards s’assemblent
par ZIO Moussa (*)
“Puisque le pouvoir, dont veulent s’emparer des marchands du temple pour en monnayer les guenilles, ne propose plus valeurs et idéaux qui font rêver, l’avenir, drapé de haillons, se dérobe derrière une insaisissable ligne d’horizon meurtrie de barbelés. Cul de sac. Impasse...”
Pendant combien de temps encore le peuple de Côte d’Ivoire assistera-t-il, impuissant, à la danse macabre de politiciens de bazar qui semblent le condamner durablement au désespoir, à la désespérance ? Chasseurs de… postes ministériels à la façon des chasseurs de primes des temps de la barbarie, ils ont mis à… rançon la tête de la patrie. Et quand leurs verbes ne dégoulinent pas de ce sang écarlate d’innocents massacrés, chaque mot qu’ils éructent ouvre la voie aux hyènes, aux chacals. Aussi, depuis bien longtemps déjà, flotte-t-il, au sommet du mât vermoulu de la nation, l’ignoble étendard crasseux de la course à la table du festin – ou ce qui en reste. Meute d’assoiffés et d’affamés de postes… lucratifs piétinant un peuple de bras croisés. C’est à qui posera son siège à déchets sur le trône à billets : 16 à 17 millions de nos francs en seulement 30 jours, pendant 365 jours - les rapaces ont vite fait le calcul - c’est tout de même mieux que le hasard et sa chance introuvable de la loterie. Alors, indignes de la grande classe des chiens de courre d’Alfred de Vigny qui savent attendre, ils s’acharnent déjà sur le loup avant même que celui-ci n’ait poussé son dernier hurlement… à la mort. Comme le ciel au-dessus du toit de la primature s’est tout à coup assombri ! Du fracas de leur lourd vol rythmant le bruit lugubre de leur noir ramage, les oiseaux de proie, qui s’assemblent en ce lieu solennel, cachent la lumière du soleil. Où est le cadavre ? Puisque le pouvoir, dont veulent s’emparer des marchands du temple pour en monnayer les guenilles, ne propose plus valeurs et idéaux qui font rêver, l’avenir, drapé de haillons, se dérobe derrière une insaisissable ligne d’horizon meurtrie de barbelés. Cul de sac. Impasse. Que proposent les marathoniens de tous les trônes qui, parce qu’ils bavent de manger la cola, montent au colatier la bouche ouverte ? Rien ! Sinon leurs propres poches vides qu’ils voudraient se hâter de remplir. Le langage ivoirien, fleuri de termes qui renvoient au confort digestif, est un costume taillé sur mesure pour cette horde de politiciens prédateurs, chasseurs de postes pourvoyeurs de prébendes et de prévarications. Faire bouillir la marmite de soupe, même couleur de sang, pour assouvir la faim de la tribu, et des têtes plates, si souvent abreuvées de mots d’ordre, qui sont autant de mises aux ordres. La patrie, dépecée en trois lambeaux, serait-elle, alors, définitivement livrée aux affairistes, aux réseaux mafieux ? Variété de croque-morts qui, le mètre ruban en bandoulière, pourchassent, partout, l’intérêt général à qui ils rêvent de construire un cercueil qui, une fois fermé, jamais ne s’ouvre ?
Les guerres partisanes les plus mesquines, les antagonismes les plus meurtriers, connaissent un développement prodigieux. Longuement, les lâchetés ont fermenté - une réussite maléfique du parti unique. Aujourd’hui, elles explosent et prospèrent - un des échecs du multipartisme - et donnent le sentiment qu’il n’existe pas d’issue. Etrange Eburnie, battue par tous les vents contraires, qui font croire que les filles et fils de ce pays n’ont jamais été d’accord sur rien. Consensus minimum - d’aucuns disent unanimisme de façade de la longue période de plomb sous le règne de la pensée unique. Fin agitée du parti unique. Naissance chaotique du multipartisme. Succession dans la déchirure. Coup d’Etat christique pour une transition en treillis, le doigt replié sur le chien du fusil d’assaut. Mise en place calamiteuse de la IIè République. Pluie de tentatives de putschs. Éruption sanglante de la rébellion… Nation saisie de doute, vacillante, blessée jusqu’à la mutilation, traumatisée jusqu’à la fêlure, plus que jamais pétrifiée dans l’incapacité à s’inventer un destin, des valeurs qui rassemblent, un grand dessein collectif.
Aussi, le citoyen, encore habité par quelque bon sens résiduel venu des profondeurs de l’instinct de conservation, s’interroge-t-il, comme Dominique de Villepin dans son livre Le cri de la gargouille : “ Comment distinguer la réalité, dans ce clair-obscur aux faux-semblants caravagesques, entre justiciers et bandits, voleurs et redresseurs de torts ? Que faire quand le juste, badigeonné de goudron et de plumes, arbore le visage de la brute, tandis que le méchant passe pour un héros ? Et que dire quand la musique du mensonge a des accents de vérité ? ”
Et surtout : comment ce qui aurait pu et dû servir d’opinion, de société civile, rempart aux dérives du mercantilisme triomphant, a-t-il été réduit en une Cour où rivalisent de soumission, de sujétion, de vassalité courtisanes et courtisans boulimiques des reliefs de la table des seigneurs ? Ce que dit Dominique de Villepin est trop beau pour que nous résistions à la tentation de le reprendre ici : “Notre République a-t-elle aujourd’hui mêlé dans le plus profond désordre l’appétit de morale et de résignation au vice ? D’un côté, elle condamne à l’emporte-pièce, lapide dans les colonnes des journaux, s’exclame à la moindre accusation, aboie et tue. De l’autre, elle tolère sans discernement les marchandages et les arrangements, ne s’étonne point des délations, rumeurs et suspicions, de fantasques pérégrinations, de curieuses coïncidences, d’échos des gazettes, de murmures en studio, de conciliabules dans les antichambres et les salons. Elle fait parler les poubelles et les intermédiaires, magnifie gorges profondes et repris de justice ”.
Il n’en va pas autrement de la Côte d’Ivoire, livrée à l’appétit glouton de charognards du dehors et du dedans, qui s’assemblent, dans un ciel bas et lourd. Funeste et sinistre ballet aérien pour un cadavre.
ziomouss@yahoo.fr
(*) Directeur des Publications du Groupe Fraternité Matin (RCI)
10:30 Publié dans Décryptage Nord-Sud | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique africaine, démocratie, crise ivoirienne













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