lundi, 21 novembre 2005
On s’est trop amusé avec le feu
Par Alfred MOUSSA DAN (*)
“ A la vérité et à l’observation, les leaders et partis politiques sont fatigués de la politique, momentanément ou pour de bon, sauf qu’ils se refusent à l’avouer.
Ils ressemblent en ce moment à ces travailleurs qui veulent partir de leur entreprise, mais avec tous les droits et avantages. Ils n’osent donc pas démissionner.
Ils attendent plutôt d’être renvoyés par la direction générale... ”
S’il pleut aujourd’hui, le plus grand carrefour d’Abidjan – vous connaissez ? – continuera, sur deux à quatre semaines, d’en ressentir les effets dévastateurs. Une partie de la chaussée (re)devient rivière, à cet endroit, traversé par le boulevard lagunaire, et où débouchent des rues de Cocody, du Plateau, d’Adjamé, dans leurs variantes. L’autre partie de la chaussée se transforme en tas d’immondices que, seuls, de jeunes volontaires s’emploient à dégager, contre des piécettes . Des espèces sonnantes et trébuchantes que des automobilistes veulent bien leur donner ou jeter dans les corbeilles qu’ils tendent à chaque passage de véhicule. Ici, ces volontaires, qui ont désormais leur mot à dire dans l’assainissement de cette partie d’Abidjan, remplacent des mendiants “ emportés ” par les eaux de pluie.
L’insalubrité grandissante des lendemains de pluie, fine ou torrentielle, a fait également déplacer les policiers “ tampico ” qui s’étaient établis, presque pour de bon, sous le pont. Pour des contrôles de routine, terme consacré qui, d’ailleurs, correspond, de moins en moins à la réalité. Les femmes chargées de balayer rues et trottoirs, quand ceux-ci sont dégagés des montagnes de détritus, s’évertuent à justifier des salaires que ne leur reversent, que très irrégulièrement, mairies et district. Réduites à l’état de mendicité, elles sont obligées de tendre, elles aussi, la main. Avec beaucoup de gêne.
A ce grand carrefour, se donnent ainsi rendez-vous les maux de notre société : corruption, escroquerie, injustice, laxisme, démission. On en passe. Aujourd’hui, le carrefour de l’Indénié reflète merveilleusement la crise ivoirienne. Rien n’avance. Tout se bloque. Rien n’évolue. Tout rétrograde. Moralement, physiquement, matériellement. Une goutte de pluie, et les efforts timides de la veille sont foncièrement remis en cause. Ce qui aurait pu être salutaire prend irrémédiablement des allures de catastrophe. Carrefour comme croisement de rues. Carrefour comme point de convergence des vilains sentiments et des faiblesses humaines. Carrefour comme frontière de trois communes : Adjamé, Cocody et Plateau. Personne n’ose y implanter son drapeau, même pas le district, parce qu’il n’y a que des problèmes ici ; mais aussi, des odeurs nauséabondes. Et pourtant, Indénié carrefour, ou échangeur, c’est selon, est dans la cité et appartient à l’une des nombreuses entités qui composent celle-ci. Personne n’ose revendiquer le plus grand carrefour d’Abidjan. Personne n’ose s’en réclamer. L’indénié est le symbole achevé de la crise ivoirienne qui s’enlise chaque jour un peu plus. Que chaque citoyen (ne) prenne le temps de l’observer. Et la fin du cauchemar n’est pas pour demain, tout comme l’après 30 octobre 2005 et son cortège de menaces, au lieu de redonner espoir, plongent plutôt la pauvre Côte d’Ivoire dans le doute et une peur de plus en plus oppressante.
On perd un temps fou avec le débat sur la nomination d’un Premier ministre. On en perdra davantage quand l’heure sonnera, enfin, de former le gouvernement. Si désigner une seule personnalité devient la croix et la bannière, en désigner 20 à 25, voire 30, ne fera que multiplier par 100 la complexité et la durée de cet autre débat. La Côte d’Ivoire et tous les modérateurs de la crise ivoirienne sont donc avertis. Autant prendre, dès maintenant, la résolution de confier les départements ministériels à ceux qui s’apparentent plus à la société civile qu’à la classe politique, pour limiter les palabres. Les chapelles politiques n’ont-elles pas suffisamment apporté la preuve de leur incapacité à procurer aux populations un mieux-être, à défaut du bonheur qu’elles leur ont toujours promis ?
De deux choses, l’une.
Soit, à force d’aimer, de pratiquer et de fouiner dans la politique, les hommes et femmes qui passent pour en être des spécialistes n’ont plus, malheureusement, la capacité d’innover. Ils tournent en rond sur eux-mêmes. Ils s’embrouillent. Toute tentative de rénovation est vouée à l’échec. Il ne reste plus alors qu’à changer d’équipe, parce que celle-ci ne gagne pas, qu’elle s’appelle pouvoir, ou qu’elle réponde au nom de opposition.
Soit, ils croient, à tort, aimer et réussir en politique. Ils ne peuvent guère faire carrière en politique. Il leur faut changer leur fusil d’épaule. La société doit les y aider. Une nouvelle classe d’Ivoiriens doit se constituer. Une infime partie de toute cette population qui s’est, pendant longtemps, tenue à l’écart de la politique, doit s’apprêter, s’imposer et s’engager à prendre le relais. Les soi-disant militants politiques ont beau se partager les postes au gouvernement, à la Commission électorale indépendante, au Conseil constitutionnel… et les avantages y afférents, ils continuent de servir aux habitants de ce pays, palabres, bousculades, tension, confusion, souffrance. Le peuple et son bien-être ne constituent que le cadet de leurs soucis.
Dernier exemple en date : l’indifférence affichée vis-à-vis du sommet mondial de la société de l’information. Cette conférence internationale, qui vient de s’achever ce week-end à Tunis, a exprimé la volonté de mettre l’ordinateur portable à la portée de la jeunesse des pays pauvres, à raison de 55 000 FCFA l’unité. Pour être pris en compte, un pays doit passer la commande d’au moins 1 000 000 d’ordinateurs, soit 5 500 000 000 FCFA. Engluée dans la crise et dans les débats stériles, la Côte d’Ivoire n’a guère le temps d’inscrire un tel projet dans ses priorités. Elle ne figure pas, bien entendu, sur la liste des quatre premiers pays au sud du Sahara ayant déjà fait acte de candidature.
C’est vrai, la rédaction en ligne du groupe Fraternité Matin, fratmat.net, a assisté à la démonstration de cet outil dont rêvent les jeunesses scolaires et universitaires. Mais, est-ce suffisant ?
D’ailleurs, très peu de personnes dans la classe politique ivoirienne en sont informées. Parmi les hommes et femmes politiques au courant de la nouvelle, personne n’a réagi à chaud à cette information, à travers déclarations et conférences de presse, dont eux seuls ont le secret. Et dire que le présent et l’avenir de ce pays les préoccupent… Du moins, le prétendent-ils. Leurs centres d’intérêt riment plutôt avec honneurs, voyages en première classe, séjours dans de grands hôtels et restaurants, conférences répétées, mais sans succès, sur la crise ivoirienne et… tous les avantages que cela suppose.
A la vérité et à l’observation, les leaders et partis politiques sont fatigués de la politique, momentanément ou pour de bon, sauf qu’ils se refusent à l’avouer. Ils ressemblent en ce moment à ces travailleurs qui veulent partir de leur entreprise, mais avec tous les droits et avantages. Ils n’osent donc pas démissionner. Ils attendent plutôt d’être renvoyés par la direction générale dont personne ne sait, dans le cas de la Côte d’Ivoire, quel manteau et quelle couleur elle pourrait revêtir, cette direction générale. Entendez, le peuple, dans toute sa diversité.
On s’est trop amusé avec le feu et, le feu pourrait nous brûler. Et pas seulement les doigts…
(*) Directeur des rédactions - Editorial du 21 Novembre 2005 (RCI) - Fraternité Matin
12:35 Publié dans Décryptage Nord-Sud | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Crise ivoirienne, Dan Moussa, démocratie













Les commentaires sont fermés.