mercredi, 23 novembre 2005
Le pouvoir, la fortune et la morale
ZIO Moussa (Editorial Fraternité Matin - 23 novembre 2005 - Côte d'Ivoire)
“Fureur de la course aux avantages, chasse aux signes extérieurs de puissance, à l’accumulation de biens, le tout drapé dans de grands mots confortables, véritable fond de commerce pour éblouir la communauté internationale…
la horde piétine ce qui aurait pu rester de la morale publique. Elle force la nation, au son du clairon et sous la peur des baïonnettes, au culte du veau d’or des privilèges usurpés, des honneurs volés et des droits immérités.
Temps annonciateurs de l’inéluctable débâcle et de la défaite programmée de l’idéal républicain, et des idéaux tout court. ”
Dans les gouvernements aristocratiques, les hommes qui arrivent aux affaires sont des gens riches qui ne désirent que du pouvoir. Dans les démocraties, les hommes d’Etat sont pauvres et ont leur fortune à faire ”. Belle réflexion sur le pouvoir d’Etat, d’une actualité… immortelle, que celle de Charles Alexis CLEREL DE TOCQUEVILLE, mort il y a pourtant 146 ans. Dans le même registre, mais sur un autre mode, ces propos de Antoine Tanoh Brou, anciennement ministre de Félix Houphouët-Boigny, rapportant les enseignements du premier Président de la République de Côte d’Ivoire sur l’argent et la politique : “ L’argent de la politique ne se compte pas, ne se dit pas, surtout ne s’écrit jamais ”. (1)
Aristocrates repus, dévorés par la quête de puissance. Démocrates miséreux, hordes de ventres creux fatalement consumés par la volonté d’amasser la fortune. Existe-t-il une troisième race entre ces deux premières gravement peintes par l’intellectuel et homme politique français du 19e siècle ? Peut-être : oui ! La nôtre, l’ivoirienne. Ni aristocrates, ni démocrates, mais plus sûrement politiciens de souche paysanne dans un pays pauvre, roture même pas dorée, ceux d’ici sont avides de tout. Boulimiques du pouvoir, ils ont une passion qui tourne au fanatisme, à l’obsession : gagner beaucoup d’argent ; s’enrichir, immensément, à tout prix. C’est-à-dire à peu de frais : en pillant les deniers publics, en saignant le peuple. En se corrompant et en corrompant les autres. C’est sans doute l’un des sens du débat houleux, mais combien révélateur, qui agita, il y a quelque temps, la faune politicienne nationale quand il s’est agi de fixer le salaire du Président de la République.
Les gains mensuels, indûment engrangés par certains d’entre eux, étant indexés sur celui du premier citoyen, ils croisèrent alors le fer, dans un fracas meurtrier, dont les échos emplissent encore les couloirs de leurs cabinets. Le salaire d’un Président de la République n’aura jamais été, de mémoire d’Ivoirien, autant débattu, presque sur la place publique. Il fut l’objet de tous les combats. De toutes les batailles. De toutes les guerres. Mais aussi de toutes les convoitises. Pour une raison qui n’est jamais banale : le salaire du chef, c’est le beefsteak de résistance dont la grosseur détermine le gras des beefsteaks périphériques. Alors, quand il dit : “ La politique est un métier ”, au sens où tout métier doit avoir une éthique, les oreilles affamées et les ventres sourds entendent : “ La politique est une carrière, façon Pme/Pmi ”. Une affaire donc, pour des affairistes. Et comme l’assure Dominique de Villepin, dans Le cri de la gargouille : “ Si le vice a parfois supplanté la vertu, c’est parce que la politique est souvent devenue un métier et une carrière ” (…) Aujourd’hui, le pouvoir confère encore un prestige manifeste dans l’obtention de quelques avantages ostentatoires, signes extérieurs de puissance qui enivrent les plus naïfs (…) Les serviteurs du pouvoir et, plus largement, tous ceux qui en vivent, deviennent vite des prisonniers. Ils forment une caste étroite de prêtres attachés à leurs autels, obsédés par leur rang et qui ne cherchent qu’à se maintenir ”. Ajoutons : la politique tropicale est une planche à billets que tournent toutes les mains, surtout et souvent les plus sales.
Aussi, gravite-t-il, autour du prince, mais aussi dans l’orbite de ceux qui mènent la fronde contre lui, mille bouches aux lèvres ourlées de flatteries, de démagogie, de mensonges et de soutiens prétendument indéfectibles mais, à la vérité, trop souvent monnayables et monnayés. Prébendes d’un autre genre versées par des politiciens carriéristes convaincus de réaliser, au moins, une double moisson : dividendes politiques, et retour sur investissement en liquidité. Prend ainsi racine une République qui n’est pas seulement celle des camarades, mais, aussi et surtout, celle des coquins qui ont mis la morale en vacances définitives, et jeté sur les routes incertaines d’un exil forcé l’éthique de la politique. Et, voilà que même les mots qui célèbrent vertu et valeur, grandeur et noblesse, élèvent et rassemblent, fondent l’ambition et le rêve, ont été dépravés, livrés à la corruption. Fureur de la course aux avantages, chasse aux signes extérieurs de puissance, à l’accumulation de biens, le tout drapé dans de grands mots confortables, véritable fond de commerce pour éblouir la communauté internationale… la horde piétine ce qui aurait pu rester de la morale publique. Elle force la nation, au son du clairon et sous la peur des baïonnettes, au culte du veau d’or des privilèges usurpés, des honneurs volés et des droits immérités. Temps annonciateurs de l’inéluctable débâcle et de la défaite programmée de l’idéal républicain, et des idéaux tout court.
Si donc le seul poste du Premier ministre donne lieu à une vaste déchirure aussi sanglante, au point de dépêcher, sur les bords de la lagune Ébrié en état de décomposition avancée, trois illustres chefs d’Etat africains, qu’en sera-t-il alors des autres postes ministériels, chasse gardée des tribus sauvages appelées partis politiques ? Partage du pouvoir ? Assurément, partage du gâteau entre clans rivaux qui déchirent à belles dents ce qui reste encore du pays.
Et c’est la veillée d’armes des longs couteaux, et autres bandits et tueurs préméditant leurs crimes le sabre au poing. Et tant que les bouchers de service n’auront pas fini de dépecer la patrie et de brader les lambeaux de sa dépouille… aux quatre vents de l’irresponsabilité et de l’inconscience… Comme ce pays est malade de ses politiciens aux ambitions ratatinées et au rêve rabougri !
(1) Antoine Tanoh Brou, dans “ Houphouët le leader ”, témoignage paru dans Rencontres avec Félix Houphouët-Boigny, à la page 244. Cet ouvrage collectif, rédigé sous la direction de Frédéric Grah Mel, édité par Frat Mat Editions, sera présenté au public demain, 24 novembre 2005.
10:35 Publié dans Décryptage Nord-Sud | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : zio moussa, crise ivoirienne, démocratie













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