lundi, 18 juin 2007

CHAPITRE 3 : LE JOURNALISME DE LA PEUR

Les éditeurs auront bon se rassurer sur les avantages du « multi-local », sur de nouvelles stratégies on-line et sur les dangers de l’externalisation éditoriale dans le rapport « lecteurs/annonceurs »…l’inquiétude était encore palpable lors de la dernière convention mondiale qui a eu lieu à Cape Town, en Afrique du sud.. http://www.editorsweblog.org/news/a_citizen_journalism/

« L’ignorance est à l’origine de la crainte » dit un adage religieux lointain.

Déjà en juin 2005, Cyril Fievet mettait en avant, dans pointblog, les grandes conclusions du rapport publié par le Commissariat Général du Plan (ici au format PDF). "Prospective sur la stratégie de l’Etat dans les mutations des médias". L’avenir des médias français sentait déjà la sueur froide…Extrait  "Si l’État démocratique et les individus ne réagissent pas pour obtenir des médias pluralisme et qualité, que ce soit dans les programmes, les articles, les émissions, les portails, les sites Web et les blogs, en utilisant les différents supports de la presse écrite, de la télévision, de la radio, d’Internet (et du portable), l’histoire des médias français pourrait devenir rapidement la conquête de la communication par quelques géants du multimédia."

Le rapport éditorial serait-t’il à ce point là menacé ? Allons-nous vers une convergence rédactionnelle qui prendra la forme d’un nouveau genre : le blognaliste ?

medium_eredac.pngJuan Antonio Guiner, d'Innovation fut le premier à représenter la rédaction du future, « The information engine ». Suffisamment réaliste pour prendre sa place dans le « digital native », la génération numérique comme l’appelait Rubert Murdoch dans son fameux discours ? "Nous devons comprendre que la génération future accédant aux actualités et à l'information, qu'elles proviennent de journaux ou d'autres sources, a des attentes différentes sur la nature des informations, y compris sur la manière d'y accéder, les sources dont elles proviennent et ceux qui les produisent." [...] déclarait le magnat de la presse à l’occasion d’une réunion de l’American Society of Newspaper Editors". (Extraits du discours – voir également le blog Jeff Jarvis, qui commente le discours.) Et de poursuivre "Devant cette révolution, nous avons été lents à réagir. Nous sommes restés assis à regarder nos journaux perdre peu à peu leurs lectorats. En 1964, quatre américains sur cinq lisaient quotidiennement un journal. Aujourd'hui, seul un sur deux le fait, et pour les plus jeunes lecteurs, c'est encore pire. [...]"Notre industrie ne s'est pas adaptée aux technologies numériques et à Internet à la mesure de qu'elle aurait du faire, et de ce qu'elle doit faire." [...] Clairement, nous ne pouvons pas nous porter garants de la qualité des gens que nous n'employons pas, et les blogueurs ne pourront que compléter le travail de nos journalistes - pas les remplacer. Mais ils peuvent cependant ajouter de la valeur, élargir notre couverture de l'actualité, nous apporter nouveauté et fraîcheur sur certains sujets, approfondir notre relation avec les communautés au service desquelles nous sommes. Tant que nos lecteurs comprennent bien la distinction entre blogueurs et journalistes, et tant que nous prenons les précautions nécessaires, cela constitue une idée qui vaut la peine d'être explorée." [...]

medium_Wiredcover14_07.jpgSi l’on annonçait aux USA, la disparition du New York Times en 2014, Arnaud Lagardère accordait quant à lui deux ans de plus à la PQN… "La presse quotidienne a dix ans devant elle. Les coûts de production deviendront intenables. Cette annonce se propage déjà. (également chez Jeff Jarvis : Les derniers journaux.) Certes l'audience cumulée des blogs représente depuis 2005 une menace pour les médias traditionnels. Comscore, a mis en évidence que 50 millions d'internautes américains avaient visité des blogs lors du premier trimestre 2005, (soit 30% des internautes américains et 16 % de la population). Trois mois plus tard c’est au tour de Nielsen Netratings de publier des résultats indiquant que l'audience globale des blogs serait passée en France à plus de six millions de visiteurs uniques (Il y a plus de lecteurs des blogs que de blogueurs et les internautes). Mais quelle audience ? Dans un Article de Virginie Robert à propos des chiffres annoncés par Médiamétrie, la journaliste déclarait : « Il ne s'agit pas pour moi d'une substitution de l'audience mais d'une autre audience. Ce serait vraiment intéressant de comparer les habitudes des lecteurs des blogs et ceux de la presse en ligne. Une partie lit bien entendu les deux mais je parie plutôt pour des habitudes de lecture en ligne très différentes. ».

Blogueurs versus journalistes !

Sans doute le thème le plus récurrent dès qu’il s’agit de parler des blogs.Que disent les principaux intéressés ? Quelles sont les relations entre les blogueurs et les journalistes ? Nous vous proposons ici un condensé.

Le 12 septembre 2005 une réunion sur les rapports entre le blogs et le journalisme s’est déroulée au Parlement européen. Dans un article du Monde signé Rafaële Rivais, les propos d’Adrian White, secrétaire général de la Fédération internationale des journalistes et de Karlin Lilington. “..nombre de journalistes sont eux-mêmes devenus des blogueurs : ils éditent des informations qui ne paraissent pas dans leur organe de presse, faute de place. Menacent-ils alors celui-ci ? M. White répond par la négative, à condition que ces informations complémentaires aient le même sérieux que les autres. “Le problème des blogs, c’est qu’ils n’ont pas pour l’instant de cadre éthique” , a-t-il observé. Sa consœur, Karlin Lillington, de l’Irish Times, a constaté que les journalistes sont soumis à des “règles déontologiques strictes, en matière de diffamation, notamment, alors que les blogueurs peuvent se comporter comme au Far West“.

Pour Cathy Nivez de Europe 1, les blogueurs forcent les journalistes à être honnêtes et dans la vérité. "Les journalistes ne peuvent pas ignorer les blogueurs", poursuit Rebecca McKinnon, ancienne responsable des bureaux chinois et japonais de CNN, désormais active dans le projet Global Voices Online. "Les blogueurs aident les journalistes, qui ne peuvent pas tout connaître ni être partout, et les journalistes apportent une visibilité aux blogueurs en les citant. C'est une relation gagnant-gagnant." Ethan Zuckerman explique que  "Les blogueurs apportent également une autre perspective sur l'actualité", détachée des contraintes d'audience et des dérives de l'infotainment. (Source : Marc-Olivier Peyer).

Comme le rappelle Loic Lemeur sur son blog : de plus en plus de journalistes bloguent. « Le quotidien Libération a été le premier à lancer des blogs de journalistes en France rapidement suivi par la plupart des grands médias français.(Le Monde, L'express ou Les Echos.) Les blogs des journalistes ont souvent beaucoup de succès et les journalistes apprécient l'expérience. Ils sont beaucoup plus proches de leurs lecteurs avec les commentaires et apprécient la liberté nouvelle dont ils jouissent: plus de contraintes d'espace, ils peuvent s'exprimer autant qu'ils veulent, ils peuvent employer la première personne et écrire sur les sujets qu'ils souhaitent. Libération a des blogs de journalistes comme Effets de Terre sur l'environnement, Mon journal de Chine de Pierre Haski correspondant à Pékin et les met très en avant sur son site Web. Le blog de Pascal Riché et Laurent Mauriac sur les Etats-Unis, à l'heure américaine, a vu son audience fortement augmenter pour dépasser 150 000 pages vues par mois sur ce seul blog au mois de Septembre 2005 alors que l'intérêt pour les catastrophes naturelles, les ouragans Katrina et Rita, était très important.» 

medium_gobelins_apple.jpgLe 26 mai 2006 une cour d’appel de l’État de Californie, décidait, dans une affaire opposant la société Apple aux responsables de sites ayant révélé des informations confidentielles sur certains de ses produits, que les journalistes en ligne et les bloggers avaient le droit de préserver la confidentialité de leurs sources, au même titre que les journalistes professionnels.»Reporters sans Frontières rapportait la décision, la qualifiant « d’historique ». Outre les différences globales (La notion de métier, le journalisme est un métier, peut-il être aussi un hobby ou une pratique citoyenne ?), la formation (il existe des écoles de journalisme, mais les bloggeurs ne les ont pas fréquentées), la pratique (le journaliste doit écrire son papier quoi qu’il arrive, le bloggeur écrit selon son bon plaisir), et le rapport à l’Internet (l’un est né avec le Net, l’autre souvent avant) ?Le journaliste Pierre Chappas dans ce billet sur Libé poussait l’analyse plus loin : «Malgré leurs différences, journalistes et bloggeurs appartiennent bien au même monde, celui de l'information…Dans la notion de « dialogue entre journalistes et lecteurs » qui caractérise l’utilisation du blogue par le journaliste. « Je considère que c’est une évolution particulièrement intéressante que de plus en plus de journalistes tiennent un blogue ».

Blogueurs et journalistes sont donc appelés à collaborer et contribuer ensemble à la découverte de la "vérité". Par exemple, explique Joël de Rosnay, Agoravox a proposé une couverture différente des émeutes en banlieues, en donnant la parole à des habitants concernés par les événements et en publiant des commentaires relatifs aux articles publiés dans la presse. Nous l’avions vu précédemment, environ 30% des blogs se comparerait à des médias. Mais rares sont les blogueurs qui se prennent pour un journaliste. Plus rares encore sont ceux qui le deviennent.

Dans son livre « Le blog des pros », Loic Lemeur, encore lui, livre ce qu’il pense être des différences entre les blogueurs et les journalistes.

-un journaliste est un professionnel (payé pour écrire), un blogueur est en général un amateur et parfois paie pour écrire sur son blog
-un journaliste suit une ligne éditoriale, un blogueur écrit ce qu'il veut, quand il veut
-un journaliste est relu et corrigé avant d'être publié, un blogueur est souvent corrigé par ses propres lecteurs, après publication, sur les commentaires
-un journaliste écrit pour une marque, pas toujours sous son nom, un blogueur écrit sous son nom ou de manière anonyme
-un journaliste écrit pour les lecteurs de cette marque, un blogueur écrit pour ses amis et pour une audience fidèle, une communauté qui se crée autour de lui
-un journaliste ne dit jamais "je", un blogueur parle souvent à la première personne
-un journaliste est limité par l'espace disponible sur le support pour lequel il écrit, un blogueur n'a aucune limite
-un journaliste écrit ce qu'il sait ou a appris, un blogueur partage des expériences et demande celles des autres
-un journaliste ne crée pas ou peu de liens vers ce dont il parle, un blogueur passe son temps à envoyer ses lecteurs voir d'autres sites
-un journaliste écrit du mieux qu'il peut, un blogueur écrit spontanément, en général comme il parle

Rajoutons que comme les journalistes, les bloggeurs, disposent d'ailleurs d'une charte d'éthique, baptisée "Néthique" reprise par les blogs majeurs et disponible sur http://www.humains-associes.org/blog/nethiquette.

(Pour aller plus loin : l’excellent site mémmoirevive.org labo expérimental de technologie avec les dans l’ordre, les interviews de Kadja, Pisani et Attal. Télécharger cette vidéo dans son format original (.mov).Télécharger cette vidéo au format iPod (.m4v).Télécharger cette vidéo au format iPod (.m4v).Télécharger cette vidéo au format iPod (.m4v).).Voir également les revues de post ou de presse suivante : Blogs et journalisme :: #103-http://loiclemeur.com/france/blogs_et_journalisme/-http://www.place-publique.fr/article1307.html-http://fr.philippepinault.com/blog_et_journalisme/).

Information participative ?

Et si finalement une complémentarité existait ?

medium_ileverte.jpgUn accord a été conclu entre AP (Associated Press) et Technorati afin d'inclure et de publier, en même temps qu'un article, la liste des principaux blogs qui s'expriment sur le sujet traité. Une initiative qui se place dans une logique de complémentarité entre la presse traditionnelle et le blog. Vision qui rejoint celle de Loïc Le Meur. -Comment la blogosphère enrichit les médias traditionnels (chez Netpolitique)

Certes le métier de journaliste à ses propres pratiques, règles et codes déontologiques, et il ne s’agit pas de devenir journaliste, alors qu’il faut la culture générale, les 4 ans de formation et les 10 ans de pratiques avant de pouvoir prétendre l’être un peu. Certes un mauvais journaliste ne deviendra jamais bon simplement en se connectant sur le Web ou en publiant son blog.

Mais les journalistes-blogueurs n’ont-t’ils pas retrouvés quelque chose que les contraintes éditoriales, financières et quotidiennes, leurs faisaient perdre de vue ? Liberté de ton, proximité avec le lecteur…et diversité ?  

Le 17 mai dernier, Robert Andrews nous informait qu’un service en ligne de photojournalisme hollandais, Skoeps, allait lancer l’expérience dans plusieurs pays africains. (apparemment Kenya, Nigeria, Ghana and South Africa). En 2006 un quotidien sud-africain avait lance Reporter.co.za, un site entièrement rédigé par ses lecteurs.

"Hollywood a essayé de tuer le magnétoscope. C'est à un doigt qu'à la Cour Suprême, lors d'une décision cruciale en 1984, les Américains ont préservé leur droit à enregistrer un programme de TV pour pouvoir le relire plus tard". "Les journalistes commencent à comprendre [le blogging]. "Le grand défi des journalistes d'aujourd'hui" c'est d'apprendre à continuer à exercer leur métier avec certains instruments qu'ils ont appris à pratiquer, mais en le faisant plus en rapport avec les gens, en écoutant et en respectant ce qu'ils disent. J'entends encore des journalistes dire : mais comment je peux avoir confiance dans ce que disent les gens ? Je crois que c'est une attitude regrettable. Il y a des gens qui disent des choses, qui participent au média de leur communauté, qui s'y retrouvent, qui le défendent, qui l'alimentent et qui s'en servent, et je trouve ça très bien». Déclarait Pisani, journaliste, conférencier, enseignant à Berkeley.

Et si le vrai complément, la vraie découverte était de revenir aux sources tout simplement, à la source du métier ? Et si chacun des médias, s’alimentait, formant une chaîne dont le seul maître est le lecteur, l’auditeur, le téléspectateur, suivant ses choix et ses habitudes d’information ?

Rich Gordon, professeur à l'université de journalisme Medill School s’interroge toujours face à l’évidence du constat : "Dans toutes mes leçons je parle des capacités uniques des nouveaux média. Et clairement la manière dont il change les relations entre le journaliste et ce que nous avons appelé de manière historique l'audience est le phénomène le plus puissant. Je montre à mes étudiants des exemples de ce type de journalisme, Weblogs compris, forums de discussion, ohmynews, blogs photo, etc. Et je soulève toujours la question: pourquoi les journalistes les plus traditionnels et les grands media ne tirent pas plus profit de l'opportunité de changer leurs relations avec leur audience".

Une des techniques journalistiques n’est-elle pas d’utiliser le principe de ce que l’on appelle « la pyramide inversée » ? Et pourquoi ne pas tout simplement l’appliquer à la réalité du lecteur, sans autre hégémonie que de vouloir continuer à informer et a être lu, n’être qu’un simple médium…de l’information ?

L'amateurisme sur Internet pousserait les groupes médiatiques à davantage de professionnalisme ; c'est en tout cas la conclusion du Sénat dans son rapport 2007 paru le 18 mai dernier et blogmedias : de rajouter « Le "journalisme tout court" est confronté à deux problèmes face au "journalisme citoyen" : l'information se duplique très vite et le don d'ubiquïté n'est plus un mythe...»  http://www.leblogmedias.com/. Les partis politiques l’on bien compris.En témoignent notamment les dernières élections américaines et françaises, où blogosphère et infosphère se sont entrechoquée, alliant rumeurs, et info, dans une course entre contenant et contenu et un jeu omniprésent de «  à moi la couverture médiatique ». Information ou communication politique ?

Rendez-vous dans le chapitre 4 !

 

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