vendredi, 08 février 2008
Coupable !
Répondant à une attaque gratuite et que d'aucun jugerait grossière et tellement énorme qu'on s'en ferait mal au ventre, Venance Konan choisit, comme à son habitude, de répondre par la plume avec un dernier pamphlet et la dérision qu'on lui connaît. "J`avoue tous mes crimes" !
La semaine dernière, le très sérieux journal " bleu " appelé " Le Matin d`Abidjan " a révélé, après, je suppose, une très minutieuse enquête, que je suis le complice de Charles Taylor, l`ancien président libérien qui est en ce moment jugé à La Haye pour crimes de guerre et crimes contre l`humanité. Le Matin a écrit que j`ai les mains aussi rouges du sang des Libériens que le dictateur Taylor, parce que j`ai participé à ses crimes, et que j`ai transporté pour lui des diamants du Liberia en passant par Danané. Ils ont oublié de préciser que c`est avec ces diamants que j`ai acheté mon énorme palais de quatre pièces (trois chambres- salon) au Dokui, ainsi que ma luxueuse limousine (dont les vitres montent et descendent en fonction de leur humeur). Donc tout logiquement, notre excellent confrère en conclut que ma place est à côté de Taylor à La Haye et non à Abidjan où je jouerais au donneur de leçon. Que dire après ces révélations ? Tout simplement qu`ayant été démasqué, il ne me reste plus qu`à avouer tous mes crimes. Puisque faute avouée est à moitié pardonnée, je pourrais alors espérer avoir la clémence des journalistes du " Matin d`Abidjan " et peut-être celle de leurs maîtres les refondateurs et autres jeunes patriotes. Oui, je l`avoue. J`ai interviewé Charles Taylor. La première fois c`était à Gbarnga, son fief lorsqu`il était rebelle. J`avoue aussi que j`avais pour complice ce jour-là une équipe de la radio ivoirienne. Je suis retourné une autre fois à Gbarnga, seul, mais sans pouvoir rencontrer Charles Taylor, puis j`ai organisé un point de presse pour lui ici même, à Abidjan. Plus tard, j`ai été couvrir l`élection qui l`a porté à la présidence de son pays, et durant cette période, j`avais pour complice la presse du monde entier, dont des journalistes ivoiriens. Je l`ai aussi revu lorsqu`il était président. Les traces de tous ces crimes se trouvent dans les journaux Ivoir`Soir, et Fraternité Matin dont les différents directeurs devraient, sans doute, être aussi arrêtés pour fourniture de moyens en vue de la commission d`un crime. Mais mes crimes au Liberia ne s`arrêtent pas là. J`ai aussi interviewé Prince Johnson, lorsqu`il était dans le maquis, à Caldwell. Mais lui, plus pingre ou plus fauché que Taylor, m`a juste offert de la bière et des brochettes de viande. En 2006, je l`ai rencontré à nouveau dans son bureau de sénateur, et cette fois, il m`a offert un livre très mal écrit dans lequel il écrivait que Samuel Doe était pour ainsi dire mort de mort naturelle. J`ai aussi interviewé le chef de guerre Roosevelt Johnson, la redoutable combattante appelée Two For Five et bien d`autres seigneurs de guerre aussi abominables qu`elle. J`ai même pour ami un ancien chef du groupe rebelle LURD qui a donné mon prénom à son fils.
J`ai également sévi en Sierra Leone où j`ai rencontré d`autres rebelles, et même Foday Sankoh, dont la spécialité était de couper les mains et les bras des gens. La rencontre avec lui a eu lieu ici à Abidjan, au temps du président Bédié, lorsque notre pays, qui était encore respecté, jouait au médiateur dans la crise sierra léonaise. On l`oublie souvent mais avant la refondation, c`était nous qui réglions les palabres des autres. Au Sénégal, j`ai été en Casamance où j`ai rencontré Bertrand Diamacoune, le frère du chef de la rébellion casamançaise, l`abbé Diamacoune Senghor.
J`ai rencontré aussi feu Jonas Savimbi dans son fief de Jamba dans le sud de l`Angola en 1989. C`était pour le compte d`un journal qui s`appelait " Voix d`Afrique " et qui avait pour directeur général un certain Laurent Dona-Fologo. Il devrait naturellement être poursuivi pour complicité dans ce crime. En Côte d`Ivoire, mon propre pays, j`ai commis aussi beaucoup de crimes. J`ai interviewé John Pololo, été ami à plusieurs loubards dont Serge Dailly, fréquenté des escrocs, des pasteurs, vrais et faux, des prophètes et des guérisseurs, plus souvent faux, fait une enquête sur la drogue dure à Treichville. Un journal " bleu " a d`ailleurs révélé ma toxicomanie en partant de cette enquête qui m`avait valu de remporter le prix du meilleur journaliste lors de la première édition des Ebony. Le brillant raisonnement du confrère a été le suivant : " il est impossible de réaliser une telle enquête sans consommer de la drogue. Donc, Venance Konan a consommé de la drogue dure (cocaïne ou héroïne, ou les deux en même temps. Je suis capable de tout.) Or, il est prouvé que celui qui touche à cette drogue ne peut plus s`en passer. Donc, Venance Konan continue de consommer de la drogue. Et c`est ce qui le pousse à écrire ses articles qui déplaisent tant aux Refondateurs. Car seuls des drogués peuvent critiquer la brillante gestion des très compétents Refondateurs. " Je dois être tellement accro à ces drogues dures que je n`ai pas pu m`empêcher d`aller enquêter en novembre dernier sur le trafic de drogue en Guinée-Bissau. La preuve de ce nouveau crime se trouve dans le numéro de février d`Afrique Magazine qui vient de sortir. J`ai aussi enquêté sur la prostitution en Côte d`Ivoire. Je sais que mon confrère dira que pour faire une telle enquête, il faut absolument consommer. Donc…Vous pouvez tirer la conclusion tout seuls. J`ai également enquêté avec ma complice Dominique Mobioh sur l`homosexualité en Côte d`Ivoire. Ce qui nous a d`ailleurs valu d`être condamnés à un mois de prison avec sursis, un restaurateur s`étant estimé diffamé parce que nous avions écrit que notre ami homosexuel qui nous servait de guide dans cette enquête avait dragué un de ses serveurs. Je sais ce que notre confrère " bleu " tirera comme conclusion : on ne peut pas faire une telle enquête sans consommer, etc. Donc vous voyez jusqu`où je peux aller dans le crime. J`ai aussi été à Bouaké une fois pour interviewer un certain Guillaume Soro qui était le chef de la rébellion ivoirienne. Il l`est toujours d`ailleurs, tout en étant le chef du gouvernement. Et, crime suprême, en novembre dernier, j`ai été au Bénin interviewer le sergent-chef Ibrahim Coulibaly dit IB, ce qui me vaut d`être aujourd`hui traduit devant le tribunal de la presse " bleue ".
Quels autres crimes avouer ? J`en ai tellement commis que j`en oublie. Mais ceux que j`ai avoués là suffisent pour me faire fusiller. Il ne me reste plus qu`à me couvrir la tête de cendres et à aller me mettre à genoux dans la salle de rédaction du "Matin d`Abidjan" en implorant la pitié de ses journalistes. Oui, j`ai péché. J`ai vraiment péché. C`est pourquoi, je supplie la mère Simone, tous les saints refondateurs, ainsi que vous mes frères et sœur, pour intercéder auprès du Christ de Mama afin qu`il m`accorde sa clémence. N`est-ce pas que dans ce pays où les loups sont si doux et les agneaux si méchants, dans ce pays où un putschiste (ce qui est arrivé à Robert Guéï n`est rien d`autre qu`un putsch) peut faire admettre qu`il a été démocratiquement élu et refuser par la suite d`organiser des élections, dans ce pays où les Assalé Tiémoko Antoine sont jetés en prison pour avoir écrit que la justice est corrompue, dans ce pays où des tricheurs et des voleurs de diplôme peuvent devenir des héros, où des analphabètes aux grands chapeaux peuvent diriger la filière du produit le plus important qui fait vivre le pays, où des branleurs demi-analphabètes peuvent se faire passer pour des journalistes, où des très mauvais écrivains peuvent livrer à la vindicte populaire d`autres écrivains dont le seul crime est de ne pas penser comme eux, heureusement d`ailleurs, dans ce pays où l`on trouve des faux dollars chez des proches du chef de l`Etat et des véhicules volés à la présidence, dans ce pays où l`immoralité est érigée en règle de conduite gouvernementale, où l`on importe des déchets toxiques pour s`enrichir, n`est-ce pas que dans un tel pays, essayer de faire du bon journalisme, aller chercher l`information là où elle se trouve, souvent au risque de sa vie, est un grave péché ? N`est-ce pas que dans un tel pays, des soi-disant journalistes peuvent appeler à l`arrestation et au meurtre d`un autre journaliste, simplement parce qu`il essaie de faire son travail de journaliste, et parce qu`il pense différemment, sans qu`aucun organe de régulation de la presse, sans qu`aucun procureur ne réagisse ? On a fermé RFI parce que cette radio aurait donné une information fausse. Et que fait-on de journaux qui attisent chaque jour la haine, qui écrivent des âneries et désinforment à longueur de journées, livrent d`autres journalistes à la vindicte populaire, dans ce pays où l`on a vu des escadrons de la mort sévir, où des miliciens se promènent en toute liberté, où un journaliste a déjà été abattu par un policier qui a d`ailleurs reçu une promotion du fond de sa prison, où un autre a disparu et les personnes qui en sont accusées se trouvent dans les cercles du pouvoir, où des jeunes patriotes abrutis sont régulièrement félicités par le chef de l`Etat et honorés par le ministre de la Réconciliation ? Quel crédit accorder aux organes de régulation de la presse lorsqu`ils se taisent quand des prétendus journaux, parce qu`ils sont bleus, se permettent de fouler aux pieds, chaque jour, les règles les plus élémentaires de notre métier ? J`oubliais que nous étions dans le pays où les agneaux sont accusés de faire du mal aux loups, et où il est très dangereux d`être honnête et compétent.
Venance Konan, journaliste, écrivain.
Email : venancekonan@yahoo.fr
In "Le nouveau Réveil" Edition du 7 février 2008.
15:15 Publié dans Médias du Sud | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : venance konan, crise ivoirienne, déontologie, journalisme ivoirien













Commentaires
Superbe ! Mais ceux à qui VK s'adresse n'y comprendront peut-être rien, et ils ne peuvent comprendre : ce sont des militants d'un parti politique connu, et déguisés en journalistes. J'ai souvent été moi-même victime de leurs fureurs militantes.Ils ont un talent inouï en matière de désinformation. Moi, j'ai décidé de ne pas perdre mon temps à leur répondre ; mais j'avoue que j'aime bien cette réplique de VK. Quel humour... décapant ! TK
Ecrit par : tiburce koffi | samedi, 09 février 2008
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