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mercredi, 16 avril 2008

Affaires de boycott

Venance Konan écrit à Enrico Macias (en concert à Abidjan) : “Je demande aux démocrates et à tous ceux qui respectent les droits de l’homme de boycotter tes concerts”
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Mon cher Enrico Macias,

Comme tous ceux de ma génération, tu fus mon idole. Qui a oublié l'immortel " Enfants de tous pays ", cet hymne à la paix et à l'amour que nous fredonnions lorsque nous étions jeunes ? Qui a oublié ton combat pour la paix dans le monde qui t'a valu le titre d'ambassadeur de la paix de l'ONU ? Tu viens dans notre pays et nous devrions tous en être heureux. Surtout que notre pays est en quête de paix depuis de trop longues années. Compte tenu de ta renommée et de ta stature, je suppose que nos autorités te recevront à bras ouverts et, j'en suis même persuadé, elles te décoreront. Le passe-temps favori de notre chef d'Etat est de décorer ses visiteurs. Mais compte tenu de l'admiration que je te voue, je crois qu'il est honnête de ma part de t'expliquer où tu vas mettre les pieds. Notre pays, qui vivait en paix depuis son indépendance est divisé en deux depuis plus de cinq ans par une rébellion armée. Lorsque cette rébellion éclata, les bidonvilles habités par les plus pauvres d'entre nous furent détruits, sous prétexte que des assaillants auraient attaqué un camp militaire à partir d'un bidonville. Des milliers de personnes se retrouvèrent ainsi sans toit. D'autres milliers de personnes, des Burkinabé et des Maliens principalement, furent expulsées du pays après avoir été dépouillées de tout et plusieurs d'entre eux furent même tués. Puis des escadrons de la mort se mirent à assassiner des dizaines de personnes dans la zone contrôlée par le gouvernement, et des proches du chef de l'Etat furent accusés d'en être les instigateurs. Aucune enquête sérieuse n'a pu établir les responsabilités. Mais c'est lorsque certaines voix se mirent à menacer le chef de l'Etat de le traduire devant le Tribunal Pénal International que les meurtres s'arrêtèrent comme par enchantement. Mais les assassins courent toujours. On n'a jamais cherché à les connaître.
Un accord de paix fut signé en France, à Linas Marcoussis entre tous les partis politiques ivoiriens. Le chef de notre Etat l'entérina à Kléber devant le monde entier et accepta même un partage du pouvoir avec la rébellion. Mais de retour au pays, il dénonça cet accord comme étant un médicament amer qu'il avalait en grimaçant. Ses partisans s'en prirent aux Français, en lançant le slogan " A chacun son Français ". On se mit à pourchasser les Français et le Centre culturel français fut incendié. Le Français et homme de culture que tu es appréciera.
A la fin de 2003, le journaliste français Jean Hélène de RFI fut assassiné par un policier. Un comité de soutien composé des inconditionnels du chef de l'Etat fut créé. Ce policier fut condamné à la prison, mais l'année suivante, il reçut une promotion tout en étant en prison. Je ne peux pas te garantir qu'il est toujours en prison. Beaucoup de personnes me disent qu'il est en liberté. Un autre journaliste franco-canadien, Guy André Kieffer a été enlevé depuis quatre ans et personne ne sait s'il est encore en vie. Des proches du chef de l'Etat sont accusés d'être à la base de cet enlèvement et l'enquête menée par des juges français piétine.
En 2004, comme les choses traînaient, les partis d'opposition décidèrent d'organiser une marche pour exiger l'application de l'accord de Linas Marcoussis. Le chef de l'Etat interdit cette manifestation et mobilisa la police, la gendarmerie, et même l'armée. Le 25 mars, jour de la manifestation, toute la ville d'Abidjan fut en état de siège et quadrillée par les forces de l'ordre. Personne ne pouvait mettre les pieds dehors. Et pourtant, des forces dites parallèles entrèrent dans les domiciles et tuèrent les habitants. Le soir, à la télévision, le chef de l'Etat félicita ses forces de l'ordre. Les tueries se poursuivirent les 26 et 27 mars. Pour se protéger un tant soit peu, les habitants de certains quartiers tels qu'Abobo furent contraints de dormir dehors, en organisant des tours de garde avec des personnes qui, avec des casseroles, faisaient un grand bruit qui réveillait tout le quartier lorsque les forces de l'ordre approchaient. L'ONU mena une enquête et parla de massacre. Elle dénombra plus de cent tués pendant que l'opposition parlait de plus de trois cents victimes. Jusqu'à ce jour, aucune sanction n'a été prise contre les auteurs de ce massacre que l'on n'a même pas recherchés. En novembre 2004, le chef de l'Etat décida de reconquérir les régions contrôlées par la rébellion par la force. Il fit donc bombarder les villes de Bouaké, Korhogo et Vavoua, tuant des dizaines d'Ivoiriens innocents. On n'a plus jamais parlé de ces victimes. Une bombe tomba sur un camp militaire français et l'armée de ton pays détruisit les avions de notre armée. Les partisans du chef de l'Etat descendirent dans les rues et chassèrent 8000 français, en détruisant au passage des écoles et l'essentiel des infrastructures économiques du pays. L'eau et l'électricité furent coupées par le chef de l'Etat dans les zones nord du pays pendant plusieurs semaines. Il existe dans notre pays une organisation qui s'appelle la FECSI. C'est l'organisation estudiantine qui soutient le chef de l'Etat. Elle a totalement saccagé l'université et assassine régulièrement ceux des étudiants qui s'opposent à elle, en toute impunité. L'une de leurs victimes s'appelle Habib Dodo, dont tout le monde connaît les assassins, mais qui n'ont jamais été inquiétés. Je ne te parlerai pas des morts du charnier de Yopougon, du carrefour de la RTI, d'Anyama, d'Agboville, de ceux qui sont régulièrement tués par la police, par les miliciens. Renseigne-toi et tu apprendras que jamais le sang n'a autant coulé dans ce pays que depuis l'avènement de ce régime. Et jamais le pays n'a baigné dans une telle impunité.
En 2006, un bateau vint déverser des déchets toxiques à Abidjan. Seize personnes moururent après avoir inhalé l'odeur de ces déchets. Des milliers d'autres personnes furent plus ou moins gravement atteintes. Aucune sanction n'a été prise contre qui que se soit. La société qui fut à l'origine de cette catastrophe humanitaire a payé cent milliards de francs au gouvernement. Les victimes en ont touché à peine 1%. Le reste est allé on ne sait où. Et les sites pollués le sont toujours. Je ne te parlerai pas des cas de corruption régulièrement dénoncés sans qu'aucune sanction ne soit prise, de l'argent du pétrole dont seul le chef de l'Etat connaît l'utilisation. Le président de l'Assemblée nationale a déclaré que plus de 70% des Ivoiriens font un seul repas par jour. Les étudiants qui sortent de l'université n'ont pas d'autre choix que de gérer des cabines téléphoniques sur les trottoirs ou, pour les filles, de se prostituer. Les paysans meurent de faim dans les campagnes et n'ont même pas de quoi soigner le plus banal des maux de tête. Cette pauvreté a donné naissance à une nouvelle race d'escrocs appelés tradipraticiens, ou pasteurs, ou prophètes. Cela n'empêche pas le chef de l'Etat de construire des immenses palais en ce moment même à Yamoussoukro. Il te les fera certainement visiter. C'est sa grande fierté. Tu verras alors que le premier président de ce pays avait déjà construit d'autres immenses palais qui sont laissés à l'abandon. Tu verras les voitures de luxe que se sont offertes les proches du chef de l'Etat, et l'état de nos routes complètement dégradées. Un proche du chef de l'Etat s'est même offert une Mercedes Maybach à 500 millions de francs. Tu verras que toutes les infrastructures de ce pays sont en ruine, que les enfants que tu aimes tant s'entassent dans les salles de classes par quatre sur des tables bancs prévus pour deux et sont obligés de se coucher par terre pour écrire. Si tu visites un de nos centres de santé, tu verras aussi les malades laissés à l'abandon, à même le sol. Un jeune homme du nom d'Assalé Tiémoko Antoine qui a dénoncé la corruption dans ce pays croupit en ce moment en prison. Il y a une dizaine de jours, le chef de l'Etat a envoyé Jack Lang qui était venu le soutenir danser dans un endroit où des gamines de 12 à 13 ans se prostituent. Le lendemain, les populations sont descendues dans les rues pour protester contre la vie chère. La police a tiré et deux personnes ont été tuées. Le même jour, le chef de l'Etat a parlé à la télévision. Il n'a pas eu un seul mot de compassion pour les victimes.
Les élections auraient dû se tenir depuis 2005. Mais le chef de l'Etat utilise tous les moyens pour les retarder. Nous sommes en 2008 et il n'y aura pas d'élection. Le premier ministre actuel que le chef de l'Etat a choisi et qui est devenu son complice dans le pillage du pays a fait enfermer des dizaines d'hommes dans un container exposé au soleil jusqu'à ce qu'ils meurent. Son homme de main qui a exécuté cet ordre est toujours en poste à Korhogo dont il est le tout-puissant maître. Il a été sanctionné par l'ONU dont tu es l'ambassadeur de la paix. Deux autres proches du chef de l'Etat, Blé Goudé et Djué Eugène sont aussi sous le coup de sanctions de l'ONU à cause des exactions qu'ils ont commises. Mais ils sont toujours les protégés du chef de l'Etat. Surtout Blé Goudé. Dans ce pays, ceux qui ont pillé, tué et violé des femmes sont des vedettes que l'on montre à la télévision comme des modèles à suivre. Demande que l'on te parle d'un certain Wattao.
Mon cher Enrico, voici brièvement présenté le pays où tu viens te produire. Si tu veux cautionner un tel régime, tu es libre de le faire. Mais nous en informerons le monde entier, et plus particulièrement ton public français. Nous, Ivoiriens, pensons que les défenseurs des droits de l'homme comme toi devraient être aux côtés des peuples qui sont martyrisés par leurs gouvernements. Nous pensons que le sang des Ivoiriens n'est pas moins précieux que celui des Tibétains pour qui tout l'occident est mobilisé en ce moment. En attendant, je demande à tous ceux qui soutiennent la démocratie et le respect des droits de l'homme dans ce pays de boycotter tes concerts qui sont placés sous le patronage du chef de l'Etat si tu t'acoquines avec lui et si tu ne le dénonces pas clairement. Il faut qu'à partir de maintenant, tous ceux qui veulent que ce régime sanguinaire et kleptomane prenne fin apprennent à boycotter tout ce qui est placé sous le patronage du chef de l'Etat et à dénoncer vigoureusement tous ceux qui viennent lui apporter leur caution. On ne tuera personne dans sa maison parce qu'il n'aurait pas été à un concert ou à une quelconque manifestation patronée par Laurent Gbagbo.

Venance Konan écrivain, journaliste indépendant

Email venancekonan@yahoo.fr
mercredi 16 avril 2008 - Par Le Nouveau Réveil

Nb : le titre est de la rédaction

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