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jeudi, 15 mai 2008

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affamés de paix

La Côte d'Ivoire repue entend-elle le bruit du monde qui, à nos portes et sous nos pieds, meurt de faim ? Les « émeutes de la faim » qui ont ensanglanté Abidjan, Dakar, Ouaga, Haïti, Bamako, le Caire, Phnom Penh… sont-elles vraiment perçues par nos élites politiques locales comme ce qu'elles sont : c'est-à-dire de sérieux facteurs d'instabilité politique et sociale ? Ce pays au bord de l'explosion peut-il se payer le luxe de flirter avec de nouveaux conflits ? Les populations marquées au fer rouge de six ans de désespoir, gravement sous-alimentée, mal soignées, sombrant de plus en plus dans l'illettrisme, sont tenus en respect par des seigneurs et seigneuresses, hobereaux de la tchatche, imprécateurs volcaniques qui parcourent le pays, pour y semer plus que de raison, l'ivraie de la violence. Quand on est première dame, ou universitaire, ou dirigeant de parti, on doit savoir. On doit savoir qu'en Côte d'Ivoire, aujourd'hui, il n'existe qu'un médecin pour 9.908 habitants, un infirmier pour 2.416 habitants, une sage-femme pour 2.118 femmes en âge de procréation. On doit savoir que l'indice de pauvreté humaine en Côte d'Ivoire atteint 40,3%, et que, de ce fait, le pays est classé au 92è rang sur 108 pays en développement. On doit savoir que dans les hôpitaux publics, le nombre de malades s'est accru, et que la barre des 200.000 consultations a été franchie en 2007 ; que le taux de taux de morbidité se situe autour de 50 à 60%. Selon les chiffres de la Direction générale de l'Economie sous tutelle du Ministère de l'économie et des finances, l'espérance de vie des Ivoiriens qui était proche de 60 ans dans les bonnes années, c'est-à-dire 4 ans seulement de moins que la France en 1970, n'est aujourd'hui que de 49 ans, dont 46 ans pour les hommes et 51 ans pour les femmes. Toujours selon la Direction générale de l'Economie, 7% de la population ivoirienne est infectée par le virus du Sida, ce qui occasionne près de 47.000 décès par an. La population ivoirienne sait qu'elle a le choix : mourir de faim ou mourir de maladie. Quel autre choix lui reste-il donc quand les horizons sont bouchés ? Que doit-elle penser de ses dirigeants quand elle découvre que, selon la Banque de France, le seul produit d'exportation de la Côte d'ivoire qui a réellement connu une hausse c'est…le pétrole. «L'activité pétrolière s'est révélée très dynamique, avec une production de 21,9 millions de barils soit une hausse de 50,5 %. Cette hausse résulte de la montée en puissance du champ de pétrole « BAOBAB » depuis sa mise en exploitation en août 2005» écrit la vénérable institution, sur son site internet.

D'un côté, « 70% de nos compatriote ne prennent qu'un seul repas par jour » (Mamadou Koulibaly). De l'autre, 30% vivent des recettes de 21,9 millions de barils de pétrole. A 127 dollars le baril.

On danse au bord d'un volcan, qui peut entrer en éruption à tout moment. Il faut s'éloigner de la géhenne. Il faut sortir de la fascination de l'imprécation, cette ivresse que l'on a lorsqu'on se retrouve devant des foules, agglutinées plus par l'hypnose exercée par des billets de banque espérés que réellement par le fond de ténébreux discours au timbre messianique.  Dans nos contrées, Dieu porte d'abord un nom : le sac de riz. On va vers une très longue période d'émeutes, de conflits, des vagues de déstabilisation incontrôlable si l'Etat ou tout ce qui l'incarne ou s'y apparente (président, premier ministre, ministres, députés, chefs politiques…)  s'avère incapables d'apporter une réponse immédiate et satisfaisante posée par la question de la faim. Car, il faut le savoir, en un an, le prix du blé a augmenté de 130%, le prix du riz de 74%, le prix du soja de 87%, et celui du maïs de 53%. Ne nous leurrons pas : la tendance ne s'améliorera pas. Du moins pas avant longtemps. La Birmanie, l'un des greniers alimentaires du monde a été dévasté par le cyclone Nargis et ses rizières totalement dévastées. Cela ne sera pas sans conséquence sur la consommation mondiale du riz. Pour que le prix du riz baisse il faudrait un dosage exceptionnel de facteurs conciliants : de bonnes conditions climatiques, la levée des restrictions à l'exportation imposées par certains pays grands producteurs de riz comme, la baisse des prix des engrais, des pesticides et du pétrole. Or, il y a quarante-huit heures, le prix du baril atteignait les 127 dollars à la bourse de New York ! «Le pétrole était à 27 dollars le baril quand j'arrivais au pouvoir en octobre 2000 ; il est passé à 105 dollars le baril aujourd'hui » se justifiait Gbagbo Laurent, le 2 mai pour tenter d'expliquer aux désespérés de la faim, qu'il ne pouvait rien leur promettre. A 105 dollars, il y a eu deux morts dans des manifestations à Abidjan. Combien à 127 dollars ? Combien de régimes réputés stables, indéracinables, n'ont-ils pas été emportés comme fétu de paille par des foules affamées, assoiffées, quêtant le pain et associant au Prince l'image de leur détresse ? On veut du riz. Et la paix. Au moment où la Côte d'Ivoire entame son assomption, au moment où le bout du tunnel n'est plus loin, on s'étonne que Laurent Gbagbo laisse percer de son camp des appels qui, s'ils ne sont destructeurs, sont véritablement autodestructeurs. Quelle confiance en effet peut-on avoir en un chef, Laurent Gbagbo, apparemment résolument engagé dans le processus de sortie de crise au côté du Premier ministre, alors que ses collaborateurs les plus proches et la plus intime, se lancent dans une campagne de sabotage systématique des efforts de conciliation et s'acharnent à éteindre le seul tison qui, encore, éclaire notre espoir de retrouver la dignité et la prospérité ? Qui perdra le plus dans une crise généralisée ? Ceux qui seront du côté du baril de pétrole ou ceux qui feront face aux agents du Cecos ? Probablement ni l'un ni l'autre. En général, c'est un troisième larron, d'habitude issu de la famille kaki,  qui s'empare de maître Aliboron et s'approprie le riz et le baril de pétrole.

Touré Moussa - Editorial Nord Sud - Abidjan - 15 mai 2008

NB : le titre est de la rédaction

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