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dimanche, 15 juin 2008

Obama et les signes (1)

Aussitôt connue, la victoire de Barack Obama aux primaires démocrates a été qualifiée d'"historique" et même de "légendaire". Le New York Times l'a rangée sans hésiter dans la catégorie de l'"épique" et la presse internationale salue la longue marche du premier candidat noir vers la nomination comme un "voyage" historique et légendaire. Non pas celui du héros vers le pouvoir suprême, comme dans les habituelles success stories politiques, mais le voyage transindividuel et initiatique de l'Amérique vers elle-même. La tentation est donc grande et justifiée d'analyser la performance de Barack Obama comme une preuve nouvelle de l'efficacité du storytelling politique. Certains en attribueront la paternité au "narrateur", David Axelrod (le conseiller d'Obama), qui aurait remporté une victoire par K.-O. sur le conseiller d'Hillary Clinton, qualifié de simple sondeur... D'autres y verront la revanche de l'apprenti storyteller sur son professeur, James Carville, stratège de la campagne de Bill Clinton en 1992, à laquelle participa Axelrod.


Le destin d'Obama semble tout devoir à la fiction. Il évoque celui du héros de la série "A la Maison Blanche" : premier candidat "non blanc" à briguer la présidence des Etats-Unis, Santos a commencé sa carrière en tant qu'"organisateur de communautés". Il est marié et a deux enfants. Il s'impose après une primaire démocrate déjà épique qui soutenait la candidature du vice-président. Ses rivaux l'attaquent pour son inexpérience politique, et il répond par de grands discours inspirés sur la réconciliation nationale et le message du changement.

Comment analyser ces recoupements entre fiction et réalité ? Qui, du héros de fiction ou du candidat fictionnel, imite l'autre ? Le destin d'Obama serait-il tout droit sorti d'un scénario d'Hollywood pour redorer le blason de l'Amérique ? L'idée est séduisante. Mais elle est fausse. Le scénariste et producteur de la série, Eli Attie, a récemment révélé dans une interview avec The Guardian que le modèle dont il s'était inspiré pour construire le personnage de Santos était tout bonnement... Barack Obama. Impressionné par son discours à la convention démocrate de 2004, Attie avait appelé David Axelrod pour en savoir plus sur le jeune sénateur de l'Illinois. Santos n'était donc qu'un double fictionnel d'Obama !

Le succès d'Obama risque d'inspirer bien des imitateurs. Et le storytelling "idéaliste" de David Axelrod fera aussi sûrement école que le storytelling "cynique" de Karl Rove, le conseiller de George Bush. Il serait cependant très réducteur de les comparer. Howard Kurtz, éditorialiste au Washington Post, observait récemment que les journalistes couvrant la campagne d'Obama s'étonnent souvent de n'être l'objet d'aucune attention particulière de la part des habituels spin doctors, qui tentent d'influencer la presse par des analyses et des commentaires. "Le contraste est frappant, non seulement avec l'équipe d'Hillary Clinton, mais avec la Maison Blanche à l'époque de Bill Clinton et de George W. Bush. En comparaison, celle d'Obama fait figure de vieux canard", écrivait-il.

"Nous ne pouvons être totalement pacifistes et abandonner le champ de bataille, explique David Axelrod, mais, ce qui est fort dans cette campagne, c'est le rejet des vieilles tactiques politiques." "Il n'y a aucune offensive de charme du candidat en direction de la presse, observe le correspondant de Newsweek Richard Wolffe. Le contact est limité. Obama voit la presse nationale plus comme un problème logistique que comme un canal pour influer sur l'opinion..." Offrir un espace sans manipulation constitue une part de l'identité de campagne d'Obama, qui a déclaré "vouloir une politique basée non pas sur l'influence et la manipulation, mais sur le débat honnête".

Dans un espace public saturé de récits où toute information doit, pour atteindre sa cible, se présenter sous la forme d'une story, la construction narrative d'une identité politique n'est plus laissée ni au hasard ni au talent. Les livres des candidats ont une fonction précise. Chaque souvenir, chaque idée, chaque expérience constitue l'atome narratif d'une séquence qui doit conduire l'homme politique au pouvoir. Elle le programme et le profile.

Le livre de Barack Obama Les Rêves de mon père (éd. Presses de la Cité) témoigne d'un tout autre rapport au récit. C'est un roman d'apprentissage et un roman de voyage, mais c'est tout autant un travail de déconstruction des histoires toutes faites et des récits mythiques de l'enfance : "J'ai appris depuis longtemps à me méfier de mon enfance et des histoires qui l'ont façonnée. Des années plus tard (...), j'ai compris que j'avais passé la plus grande partie de ma vie à tenter de les réécrire, en bouchant les trous dans la narration, en enjolivant les détails gênants, en faisant passer pour des choix individuels le cours aveugle de l'histoire."

"Nous sommes à l'aube d'une nouvelle ère politique", a déclaré récemment le linguiste George Lakoff. Professeur de linguistique cognitive à Berkeley, il a fondé le Rockridge Institute, un cercle de pensée dont la mission est d'aider les démocrates à cadrer leur message de manière à reconquérir une hégémonie idéologique perdue depuis Reagan. Lakoff considère Barack Obama comme son meilleur élève. Interrogé sur son influence, Obama a répondu : "Vous savez, j'aime beaucoup Lakoff. Je pense que c'est un homme très compétent. Mais le fait est que je ne suis pas un propagandiste. Ce n'est pas mon travail !"



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Christian Salmon est écrivain.

Article paru dans l'édition du 07.06.08.

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