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mardi, 01 juillet 2008
Courrier libéré d'un lecteur à libé
Le regard de michel aveline, fin connaisseur et éternel voyageur du Continent africain, producteur et réalisateur audiovisuel, qui a récemment consacré son travail à des reportages et des documentaires sur les "filières" de l'esclavage et de la prostitution infantine entre le Nigéria et le Togo, nous livre son courrier des lecteurs adressé au journal Libération (Libé) à l'occasion d'un cahier (supplémen) culturel sur le festival d'Aix, festival qui tente de résisté à la prout-prout attitude, et dont le quotidien français dépend à la sauce cliché et sans saveur, un des spectacles qui s'y est tenu et qui parle de l'esclavage.
Séquence coup de gueule.
A l’attention de Béatrice Valleyes (copie à Thomas Hofnung)
A propos du Cahier spécial Festival d'Aix
J’ai hésité entre l’ironie agacée, le mépris dédaigneux, et une franche mauvaise humeur avec un zeste de mauvaise foi car somme toute "Libé" est bien mon quotidien du matin. Je ne peux guère l’éviter longtemps qui plus est une veille de week end!
Belle Une du “cahier spécial Festival d’Aix”. Une belle typo, un joli cadrage, une photo chargée de sens, un vœu magique “Pour en finir avec l’Esclavage”. Un pavé, essentiel, nous propose de revisiter le poncif inusable de la tradition et de la modernité: l’obscure “Zaïde” de Wolfgang sonnerait le glas d’un fléau toujours contemporain, l'esclavage. Peter Sellers accroché aux basques de Mozart en pourfendeur de la traite a effectivement quelque chose d’épique et je ne mets pas en cause le créateur. Mais il y a un malaise, un truc qui cloche. Ce cahier est “so chic” avec de beaux annonceurs culturels. Il aurait des allures de dossiers de presse de la belle époque!
Un bel habillage où les relations publiques du Festival auraient réussi cette alchimie qui consiste à marier la carpe et le lapin, l’invraisemblable et l’impossible, la fiction et la réalité.
Un mauvais esprit y verrait même un stratagème et une supercherie!! Un colloque à Sciences Po’ en matinée pour alerter quelques neurones et une belle soirée à l’Archevêché pour adoucir les mœurs! Et rendez vous “après”, place d’Albertas avant de souper aux 2 G!
Il ne manquerait que la météo du Festival!
La relecture du beau travail de Kevin Bales de Free the Slaves n’absout pas “Libé” de son regard conventionnel, de ses références convenues. La doc et l’info que vous nous servez “datent” terriblement comme des exemples éculés parce que l’actualité de cette question évolue à la vitesse du cours du pétrole ou encore à celui du sac de riz.
Votre carte, exercice difficile j’en conviens, aseptise votre démonstration. Esclavage, Exploitation, Servitude, les “trois mamelles”, sont des classifications de bon aloi universitaire. Ces “états” sont tous les trois liés, étroitement mêlés dans le temps comme dans l’espace africain et applicables aux zones que vous pointez. Le sud du Togo ne souffre pas à la même vitesse que son nord. Et d’Est en Ouest le Nigéria est si étranger à lui même. La question ne se pose pas de la même manière dans les faubourgs de Bamako ou dans les confins de Chingueti.
Et puis il faudrait cesser d’entonner le refrain connu de la “tradition”, de la “coutume” et de l’assaisonner à toutes les sauces touareg ou tamachek, fon ou haoussa: il est partout question de pauvreté, il est toujours question d’argent. Aujourd’hui, mi 2008, il n’est question que d’argent. Les élites, du village africain au gouvernement éclairé, les familles comme les victimes, toutes sont complices du silence, toutes travestissent la réalité et contournent la légalité.
Les étrangers, occidentaux faut il le préciser le plus souvent, ces “toubabs”, “nassaras”, “yovos”ou “moundélés” selon les lattitudes, individus ou Ong, tombent dans tous les panneaux de la duplicité tradition/exploitation ou modernité/pauvreté.
En Afrique de l’Ouest, par exemple, les tantes “exploitent” leurs nièces, au vu et au su de toute la famille. Les oncles “pillent” les garçons comme autant de paires de bras qui valent des revenus. Avant de parler de prostitution, évidence planétaire, parlez donc du droit de cuissage ou de l’inceste familial. Décrivez la condition ordinaire et anonyme des milliers de fillettes togolaises qui peuplent les arrières cuisines de la bougeoisie gabonaise trop stérile. Parlez de ces adolescents mécano à vie sans salaire chez les garagistes burkinabés. Ecoutez les jeunes filles des grands marchés de Cotonou, “portefaix” à la tâche, qualification si désuette que vous vous interrogerez sur leur métier. Demandez aussi les billets "Retour" des fillettes qui embarquent sur les charters libanais du Hadj ou faites descendre les garçonnets de leurs échaffaudages de peintres en bâtiment qui rénovent si joliment les murs des ministères ou des ambassades. Et il vous faudrait enquêter sur la corruption ordinaire, sur l’économie de ces traffics, sur les profits d’une activité si lucrative qu’elle redistribue des salaires en cascade. Pourquoi, croyez vous, qu'une fois "affranchis" ces jeunes hommes ne rêvent que d'être "ogas", trafiquants de main d'œuvre à la maison en parpaings et au toit en tôle, au volant d'une voiture encore immatriculée dans la Seine Maritime ou le Calvados?
Ces détournements et la perversion de l’apprentissage des jeunes hommes, de l’écolage des cadets, du placement de l’aînée bref tous ces dispositifs de la solidarité familiale que toutes les sociétés rurales avaient inventés et ont pratiqué, toutes ses dérives donc se sont accélérées depuis une décénnie et n’ont jamais été ratrappées par les législations faute seulement de leur application car tous les textes sont là, votés depuis des années parfois. Et tout cela au vu et au su de toute la fratrie dans la maison. Au vu et au su de l’Instituteur, du Pasteur ou de l’Imam et du “Chef” au village!. Au nez et à la barbe du gendarme ou du douanier aux frontières! Au su souvent des chancelleries étrangères et des grandes Ong. C’est une réalité. C'est une fatalité que l’Afrique assume, elle qui a le génie terrible d’endurer la souffrance au delà de toutes les limites sans cesse repoussées.
De grâce cher “Libé” épargnez nous ces visions encyclopédiques estivales qui n’ont jamais le goût du sel et ne sentent jamais la sueur de cette réalité. Et parlez nous plutôt des causes et des raisons de ces états de fait. Tout ceci est dans la rue, là sous vos yeux.
Michel Aveline
avelinemichel@yahoo.fr
09:26 Publié dans Décryptage Nord-Sud | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : michel aveline, esclavage, festival d'aix, libération, libé













